Accrochée à un arbre, une dague plantée dans le cœur, une femme iranienne crie à la liberté
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Hamid Enayat
L’auteur est un analyste iranien. Militant des droits de la personne et opposant au régime actuel, il écrit sur les questions iraniennes depuis l’Europe.
Un jour brûlant
de l’été 1988, dans la ville iranienne d’Islamabad, près de la frontière
irakienne, la commandante Sara, accompagnée de deux combattants, immobilisa un
bataillon entier des forces du régime iranien et en bloqua l’avancée pendant
des heures. Elle réussit à abattre de nombreux soldats ennemis. Quand leurs
armes se turent et que tous pensèrent qu’ils étaient morts, les hommes du
bataillon s’approchèrent et découvrirent avec stupeur que celle qui avait
arrêté leur progression était une femme. Les deux hommes étaient tombés, mais
Sara, épuisée, tira encore son fusil de sous son corps et abattit plusieurs
ennemis supplémentaires. Elle fut aussitôt criblée de balles. Submergés par la
haine, les soldats du régime pendirent son corps à un arbre, sur une colline,
enfonçant une dague dans son cœur, et en firent ainsi un symbole de la
résistance féminine.
Issu d’une grotte
du Moyen Âge, cet étrange monstre qu’est la République islamique combinait une
légitimité religieuse et une légitimité politique, fait inédit dans l’histoire
de l’Iran. Mais incapable de répondre aux besoins culturels et économiques du XXIe siècle,
ce monstre ne pouvait survivre qu’à travers une répression sans précédent.
Silvia Federici,
théoricienne féministe italo-américaine, montre dans ses ouvrages majeurs,
dont Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, que
le contrôle du corps des femmes a toujours été l’un des piliers fondamentaux du
maintien de l’ordre social et politique. Elle explique qu’à partir du Moyen
Âge, les États et les systèmes dominants ont limité la liberté des femmes dans
les domaines de la reproduction et de l’habillement, non seulement pour dominer
leur vie individuelle, mais aussi pour maintenir l’ensemble de la société dans
une discipline stricte.
Selon Federici,
les deux axes principaux du contrôle du corps féminin sont la reproduction et
le vêtement. Dans le premier, les politiques étatiques concernant la grossesse
et la régulation de la population montrent que le corps des femmes est un champ
d’ingénierie sociale : tantôt par l’interdiction de l’avortement, tantôt
par l’encouragement à une natalité forcée.
Le régime
iranien, en réprimant les femmes sous le prétexte du « mauvais
voile », d’une part répond à son idéologie inhumaine et, d’autre part,
contrôle ainsi la société tout entière. Ayant pris les femmes pour cible
principale, il les a en même temps investies de la responsabilité première dans
la conquête de la liberté. C’est pourquoi, aujourd’hui, la direction du
mouvement d’opposition pour un changement démocratique en Iran (le Conseilnational de la résistance iranienne) est assumée par une femme musulmane,
Maryam Radjavi. C’est la réponse de l’histoire et de la société iranienne — et
régionale — au fondamentalisme islamique.
La répression des
femmes repose sur un patriarcat enraciné dans le Moyen Âge. Ainsi, en premier
lieu, les femmes doivent briser la cage de verre du « féminin » pour
se dresser face à ce patriarcat médiéval. Dès 1987, les femmes de la résistance
iranienne affirment que chaque être humain est le produit de son choix libre.
Elles se battent pour la liberté, mais traverser cette étape difficile était
pour elles inévitable. Le régime iranien, en s’appuyant sur le patriarcat et en
profitant de la politique d’apaisement de l’Occident à l’égard de Téhéran, a pu
jusqu’à présent assurer sa survie.
Transformer la nature du pouvoir
L’insurrection
des femmes de la résistance iranienne n’est pas — et n’a jamais été — une
quête pour obtenir une part du pouvoir masculin, mais une révolte visant à
renverser toute la logique qui lie le pouvoir au patriarcat et l’histoire au
genre, où la femme est toujours victime. La femme dans la résistance iranienne
ne veut pas s’asseoir aux côtés des hommes dans le pouvoir, mais détruire la
logique même de ce jeu stérile dont le seul produit est la guerre et le
conflit.
Le point que la
femme de la résistance iranienne a franchi est un point qu’aucun féminisme
moderne, malgré toutes ses vagues mondiales, n’a jamais connu. À ce point, la
femme ne siège pas en tant que « femme », mais en tant qu’être
humain, aux côtés non pas d’hommes, mais d’êtres humains masculins. Ces femmes
ont réécrit le langage du pouvoir avec la grammaire de l’humanité, et non celle
de la masculinité, afin que l’égalité ne naisse pas d’un partage des sièges,
mais du renversement de toute la table du pouvoir. En d’autres termes, la
nature du pouvoir doit changer.
La bravoure de la
commandante Sara et de toutes les femmes courageuses lors du soulèvement de2022 et des précédents n’a été possible qu’en raison du franchissement de ce
seuil. N’oublions pas que la première personne à regarder un colonel répressif
droit dans les yeux et à crier « Mort à Khamenei » fut une femme.


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